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Ecoles laïques et emblèmes religieux

Les instituteurs ont-ils retirés les emblèmes religieux de leur classe suite à la loi sur la laïcité ? Les réponses sont à retrouver par le biais d’une enquête.

Salle de classe avec crucifix

La loi de 1882

La loi Jules Ferry du 28 mars 1882 rend l'instruction obligatoire de 6 à 14 ans et l'école publique est désormais laïque. De fait, les emblèmes religieux, tels que crucifix, statues ou images pieuses ne sont plus les bienvenus, mais la circulaire du 2 novembre 1882, si elle n’autorise plus ces éléments dans les nouvelles classes, laisse une forme de liberté pour les classes existantes.

Cette circulaire prévoit même que l’instituteur continue de faire le catéchisme, du moment que ce soit en dehors des heures de classe.

Une enquête

L’évêché de l’Aveyron lance une enquête auprès de l’ensemble de ses prêtres début 1883 pour connaitre la position des maîtres dans chacune des communes.

Les huit questions sont :

  • Quels sont les noms, âges et l’état de famille des instituteurs et institutrices (situation familiale…)
  • Quelles sont les dispositions particulières des instituteurs l’égard de l’instruction religieuse (assistent-ils eux même aux offices et fréquentent-ils les sacrements ) ?
  • Font-ils faire la prière à l’école, apprendre le catéchisme et l’histoire sainte pendant ou après les classes ? (Récitation de prière, catéchisme)
  • Les enfants sont-ils accompagnés à la messe et aux vêpres par les maitres et les maitresses les dimanches et jours de fête ? Y viennent-ils aux moins seuls si les maîtres et les maitresses ne les y accompagnent ?
  • A-t-on enlevé les emblèmes religieux des écoles de votre district ?
  • Quels sont les livres dont on se sert à l’école et en particulier les manuels de morale civique ?
  • Comment Monsieur le Curé de chaque paroisse et combien de fois par semaine tant pour les garçons que pour les filles ? Les enfants s’y rendent-ils et savent-ils la lettre du catéchisme ?
  • Fait-on apprendre le catéchisme dans les familles et comment a-t-on organisé dans les paroisses cette étude si importante là où on ne le fait plus en classe ?

C’est donc la question 5 qui correspond aux emblèmes religieux.

questionnaire religieux

Les réponses

Les réponses courtes ou absentes

Une partie des prêtres va faire une réponse courte : « oui », « non », voire ne pas répondre à cette question. Pour un cas particulier, le curé explique qu’il ne peut pas répondre car il n’y a pas d’école dans sa paroisse.

 

Ceux qui ont mis en place la laïcité

Dans certaines écoles, les emblèmes religieux ont été enlevés, parfois « depuis plus d’un an ».

La réponse apparait quelques fois laconique : « Le crucifix ne s’y trouve plus.»

Dans d’autres communes, la tension est plus palpable :

« Les emblèmes religieux n’ont pas de place dans son école.» « L’instituteur a été accusé d’avoir enlevé secrètement de l’école un emblème religieux, mais ce fait n’est pas prouvé. »

Enfin pour certaines communes, la laïcité est la norme, ce qui ne convient pas au curé. « Des murailles toutes nues suffisent bien pour les enfants de la République. Je ne crois pas qu’on y ait introduit Marianne. »


Les emblèmes sont généralement enlevés par les instituteurs. Ils refusent également, pour certains, d’en placer dans les classes qui n’en sont pas pourvues. « J’ai dit il y a deux mois à mon bon instituteur que s’il voulait le permettre je lui donnerai le modeste crucifix que j’ai dans ma salle à manger. Il m’a répondu si je l’y avais trouvé, je ne le tirerais pas, mais comme il n’y en a pas, je ne veux pas le placer car il faut obéir au gouvernement. »


Pourquoi enlever les emblèmes ? « On peut dire que le mobile principal de cet enlèvement, c’est la peur » répond un curé.


La laïcité est plus présente dans les écoles de garçons où on retire plus facilement le crucifix que dans les écoles de filles, et ce pour une même commune.

Par contre, s’il ne doit rester qu’un objet, c’est bien le crucifix qui est conservé.

 

Pourquoi changer ?

Si dans beaucoup de communes, les emblèmes religieux semblent être restés en place, par tradition ou à défaut de statuer : « on a évoqué le sujet, mais il reste en statu quo » « on n’y a point songé .» « Non tout se passe ici comme avant la loi scélérate. »

Dans d’autres communes, on précise qu’il est hors de question de les faire disparaitre, soit pour des raisons administratives ( « Ils font partie de l’inventaire signé par le maire et le curé » ), soit parce que la population y est opposée : « Emblème religieux conservés dans les deux écoles. Gare à qui y touchera ! » « Je doute qu’on les fasse jamais disparaître grâce au bon esprit de notre municipalité. » « Mme Roux a seule fait disparaitre le Christ que M le Maire y va replacer avec la commission en tête ». « Il n’y a pas apparence qu’on les enlève car notre excellent maire en a défendu fermement l’enlèvement aux instituteurs et leur a recommandé et lui envoyer tout agent qui se présentera pour faire la triste besogne. » « Pour en venir là, on me trouvera sur la route, j’ai donné ma parole. A la moindre menace, j’ameute la foule et à la garde de Dieu. La Croix ,c’est le drapeau du Christ et nous sommes soldats. Nous devons donc défendre notre drapeau ou mourir en le défendant. »


La rébellion religieuse

Dans certaines communes, on profite de cette nouvelle loi pour, au contraire, placer des objets religieux dans les classes :  « On va même en mettre de plus convenables que ceux qui y sont. » « On n’a pas touché aux emblèmes religieux, on les a même multipliés depuis la nouvelle loi, afin que possession vaille titre. »

 

Le jeu du chat et de la souris

Dans certaines paroisses, les emblèmes religieux ne sont enlevés qu’en cas de contrôle.

« Les emblèmes religieux n’ont pas été enlevés, sauf qu’on enlève quand on attend les visites de M. l’inspecteur. »


Ou au contraire, ils apparaissent pour une visite de l’évêque. « Nous donnâmes, il y a quatre ans, à cet ancien instituteur un grand et beau Christ pour mettre dans son école, mais il ne le laissa en place que quelques jours à l’époque où Mgr l’Évêque vint donner la confirmation. »


Le contrôle de l’inspecteur

Les directives faites aux inspecteurs laissent à penser qu’il ne faut pas bouleverser les habitudes, ce qui est l'esprit de la circulaire de 1882.

« L’inspecteur primaire, faisant sa tournée, les a bien assez examinés mais il n’a pas soufflé mot. » « Il ne parait pas que M. l’inspecteur, dans sa très récente visite, ait fait la moindre observation à ce sujet. »

 

Mais certains inspecteurs seront plus enclins à faire respecter la République.

« Nos écoles conservent et conserveront encore les emblèmes religieux bien que ces emblèmes aient offusqué, parait-il, en bien des circonstances M. L’inspecteur. »

« Les emblèmes religieux sont conservés, cependant l’inspecteur a exigé chez les frères la disparition de certaines images de piété. »

 

Le prétexte de la casse pour ne pas remplacer l’emblème

La casse est un prétexte pour faire disparaitre les emblèmes religieux. « Un crucifix se trouvait dans la classe de l’instituteur il y a quelques temps avant les fameuses lois, il tomba, se brisa et ne fut pas remplacé. » « Une statue de la Ste Vierge qui y avait figuré jusqu’à cette année s’étant brisé, Melle dit qu’elle ne s’oppose pas à ce qu’on y mette une autre mais qu’elle craindrait de se compromettre en l’y mettant elle-même. » « On semble supposer que le christ a été brisé l’année dernière quand on changeait le matériel du local ancien dans le local nouveau. »


Les nouveaux bâtiments sont un prétexte pour ne pas placer de crucifix

Loués ou construits, la plupart des réponses indiquent que les emblèmes religieux n’ont pas leur place dans une nouvelle maison d’école. Là encore, c'est bien l'esprit de la circulaire de 1882.

« La maison a été construite après la néfaste loi contre l’enseignement religieux. » « Dans une salle qui a été affermée dernièrement, l’instituteur n’a pas trouvé d’emblème religieux et n’a pas pris la peine d’y en mettre. » « L’instituteur ayant été placé dans une maison d’école, on n’y a pas transporté les emblèmes religieux. »


Il n’y en a jamais eu

L’absence d’emblèmes religieux n’est pas uniquement liée à un déménagement, certaines écoles n’en ont simplement jamais eu.

« Par suite de la sordide avarice de la municipalité de benêt, les emblèmes religieux n’ont jamais été mis dans les écoles de garçon. L’instituteur n’a jamais eu besoin de les faire disparaitre. » « Les emblèmes n’ont jamais été établis dans les deux écoles. »

 

Entrer pour vérifier

Pour répondre au questionnaire, le curé exprime parfois les facilités ou difficultés à entrer dans les classes.

« Comme l’entrée de l’école est interdite au ministère du culte, j’ignore s’il y a dans la classe des emblèmes religieux mais je pense que oui. » « Dans une visite domiciliaire que j’ai faite dans les deux écoles, je me suis assuré qu’ils y étaient. » « Cependant derrière les vitres, j’ai remarqué en passant, collées au carreau, deux figures de la grande Marianne de la taille de 0,15 cm. »

Catéchisme

Les informations perçues à travers ce sondage

La liste des emblèmes cités

Le crucifix est l’objet le plus cité. Viennent ensuite des statues de la Vierge, et au moins une statue de Saint Georges et de Notre Dame de Lourdes. Pour les images religieuses, sont évoqués Saint Joseph, Sainte Germaine et le Sacré Cœur. Enfin, on trouve la mention d’un bénitier dans une salle de classe.


Un regard détourné

Les réponses aux questionnaires, outre l’information sur une question précise, permettent de mieux appréhender les tendances politiques des communes et les relations maire-curé à cette époque.

Les autres questions renseignent également sur les habitudes familiales et les modes de déplacement et de fréquentation des enfants aux séances de catéchisme. Un curé fait le point sur les enfants de sa paroisse, limitrophe au département de la Lozère et précise « ce n’est pas la même prière ni le même catéchisme dans le diocèse de Mende que dans celui de Rodez. » (Il est à noter que les catéchismes étaient imprimés et qu'on peut consulter des ouvrages intitulés "Catéchisme du diocèse de Rodez" pour ce département, mais que de tels ouvrages existent également dans d'autres départements et diocèse.)

 

La fin des emblèmes

Si la circulaire de 1882 prévoit une forme de tolérance prônée auprès des préfets, la circulaire du 9 avril 1903 indique expressément « Les emblèmes religieux, de quelque nature qu’ils soient (crucifix, images, statues), ne doivent pas figurer dans les locaux scolaires. »


Carte postale : Coll. C. Cheuret
Photos : images d'illustration générées par IA
© 2024 Généalanille Article publié le 30 septembre 2024

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