Le collier de poils

Le collier de poils ou comment une affaire criminelle fait parler de pogonologie et nous permet de découvrir les us et coutumes.

Hommes avec un collier de poils
Image d’illustration issue du Petit Larousse.

Le chasseur tire sur le brigadier

Dimanche 20 Janvier 1856. Le brigadier Ratier et le gendarme Pons partent à cheval de Rieupeyroux pour aller à Compolibat. Au retour, ils aperçoivent un chasseur. Les deux hommes prennent chacun un chemin différent pour prendre le chasseur « en tenaille ».

Le gendarme Pons arrive le premier. Le chasseur le met en joue et menace de tirer. Comme le gendarme n’a pas sa carabine, il descend de son cheval et se cache derrière sa monture en attendant le brigadier. Le chasseur s’en va et se retrouve en face du deuxième cheval et de son cavalier. Il met le brigadier en joue, tire presque à bout portant et part se cacher.

Le gendarme ne peut pas le poursuivre du fait du terrain accidenté… et puis il a son collègue qui est mal en point. Il préfère aller chercher du secours.

Le brigadier Ratier est transporté sur un char à bœufs à Rieupeyroux et reçoit les premiers soins par deux docteurs à l’auberge du sieur Lortal. Il donne le nom du coupable qu’il a reconnu, ce serait Joseph Lortal, un braconnier. Ce dernier est arrêté et mis dans la chambre de sureté de la gendarmerie dont il casse deux planches du lit de camp pour essayer de s’évader.

Reconnu à un détail près

Dès le lendemain, les représentants de la justice sont sur place. La déclaration du brigadier est prise sans le faire se lever et ses vêtements sont embarqués. Et puis, il y a confrontation avec Joseph Lortal. Le brigadier le reconnait mais il ne peut pas affirmer sous serment qu’il est l’auteur du crime « attendu qu’il n’avait pas un collier de poils comme le coupable. »

Finalement le brigadier Ratier meurt de ses blessures. Joseph Lortal aura une peine de 20 ans de travaux forcés et mourra au bagne. Mais ce qui est intéressant c’est ce collier de poils.

Us et coutumes

Ce collier de poils (cette barbe) va révéler les habitudes locales.

« Je dois vous faire observer que les individus qui laissent croitre le collier sont très rares chez nous » dit un des témoins.

La bergère du coupable doit répondre sur le point de savoir si son maitre ne s’est pas rasé le lundi matin au lieu de se raser selon son habitude le samedi ou le dimanche.

Puis, plus tard, elle expliquera :

«  il ne s’était pas rasé le dimanche selon l’usage des habitants de la campagne parce qu’il allait à la chasse donc il l’a fait le lundi. Des fois il attendait 15 jours… »

Un voisin dit qu’il se rasait toujours la barbe.

« Et s’il avait quelques poils sous le cou, c’est parce qu’il n’aurait pas pu les atteindre au rasoir »

Marie, qui a marché quelques kilomètres avec lui décrit

« Il avait des poils longs en assez grand nombre au bas de son cou, mais il n’avait guère de favoris. Il avait une petite touffe de ces poils qui étaient moitié gris et moitié noirs de chaque côté par dessous la mâchoire mais ces poils quoique longs paraissant rudes étaient assez clair. »

Le gros problème c’est que les témoins vont dire que Josep Lortal n’avait pas de barbe puis qu’il en avait une…. Ils ne semblent pas être sûrs. Quelqu’un écrira « Il y a beaucoup de faux témoins dans le canton. »

Que dit le coupable?

Alors que dit le coupable?

Interrogé sur sa barbe, Joseph Portal indique qu’il n’a jamais porté de collier. Et que s’il ne s’était rasé que le lundi, c’est parce qu’il devait aller le lendemain à la foire de Rieupeyroux. Et puis aussi parce que sa femme avait emporté la clé de l’armoire ou étaient renfermés les rasoirs…

C’est évident !

A qui faire confiance ?

Il faut un expert. Donc, on fait appel à un perruquier et pas n’importe lequel. Il s’appelle Pierre Calmels. Il a 56 ans et est perruquier à Villefranche de Rouergue. Un petit détail : il est le barbier de la maison d’arrêt.

De part sa fonction, on lui a demandé de raser Joseph Lortal le 25 janvier, soit 4 jours après son arrestation. Mais on lui a demandé aussi de ne pas le raser pendant un certain temps pour que le brigadier le voit avec un collier… Le malheureux est mort le 11 février « avant que l’expérience fut accomplie. »

Le coupable aurait-il porté récemment un collier à tout poil ?

« Lorsqu’on est du métier, on peut reconnaitre si un individu, qui ne s’est rasé que depuis quelques temps, portait précédemment des favoris ou une sous barbe d’après l’aspect et la couleur de la peau parce que dans ce cas là l’épiderme est beaucoup plus blanc. » Lortal ne se trouvait pas dans cette condition ; il avait au dessous de la barbe un point qui était de la grandeur d’un sou plus blanc qui pourrait avoir été une barbe… ou bien c’était une tache sur la peau.

« Lortal ne devait pas porter une sous-barbe à tout poil peu de temps avant l’époque où je l’ai rasé. » Donc cet homme se rasait régulièrement.

Portait-il des favoris ?

« Non, je l’aurais vu. Et comme il n’a pas été rasé depuis 3 mois ses favoris sont à peine apparents. Alors que sa sous barbe est assez bien garnie. »

Avec ou sans poil

Il faut bien un coupable! Les vêtements sont les mêmes que ceux vus par le gendarme Pons. L’emploi du temps rend plausible le meurtre par le prévenu. Lortal a déjà été condamné et il ne gère pas bien ses affaires. Finalement, l’analyse de l’armurier confirmera la culpabilité.

Dans l’acte d’arrestation, pas de mention de sa barbe. Cette information n’est pas non plus présente sur le registre d’écrou. Tout simplement parce que cette notion ne fait pas partie des critères obligatoires des signalements.

Par contre, le registre matricule de bagnard indique bien « barbe grisonnante! »

© 2021 Généalanille

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