Une plume d’oie

Une plume d’oie, des aiguilles à tricoter, une épingle à châle. Un outil anodin qui permet d’avorter et que les gendarmes ne voient pas comme objet criminel. Voici l’histoire d’une aveyronnaise ayant fait « affaire » avec une faiseuse d’anges au 19ème siècle.

Image d'une plume
image d’illustration

Fatiguée

Marie est fatiguée. Elle va voir le médecin. Elle se plaint de douleurs aux bras et principalement aux jambes. Ses « mois » sont arrêtés. Le docteur lui donne une purge de sulfate de soude, des pilules pour l’état nerveux et deux feuilles de moutarde pour un bain de pieds.

Mais ça ne va pas mieux. En fait, elle n’a plus ses règles depuis 2 mois… et comme elle a eu des relations intimes avec son maitre, elle pense savoir ce qui se passe.

Deux cents francs

Dans les premiers jours du mois d’octobre 1890, Marie se rend à Murat chez « la Ramonde », sage femme, notoirement connue pour pratiquer les avortements. Suis-je enceinte ? Et si c’est le cas, combien prenez-vous pour me « le faire passer » ? Le tarif est de 200 francs. Ca tombe bien, Marie vient de toucher 175 francs de gages suite à sa rupture de contrat. Elle n’a que 25 francs à trouver.

Car l’examen de la Ramonde est sans appel : Marie est enceinte de 3 mois moins 3 ou 4 jours.

La plume d’oie

Le marché est conclu : la Ramonde va la débarrasser. Elle lui donne de la poudre blanche provenant de graines noires pilées avec du sucre. C’est une poudre grisâtre composé de sucre et de seigle ergoté. A prendre avec un peu d’eau. Et puis, elle la pique dans les parties génitales avec une plume d’oie. Histoire de percer la matrice. La plume d’oie est « offerte » et Marie peut se piquer elle même. Pour la poudre, c’est 2 francs.

Une nuit d’observation

Il s’avère que Marie est arrivée vers 17H chez la sage femme. Donc elle a soupé sur place et est restée pour la nuit. La sage femme a ainsi eu l’opportunité de la piquer 5 ou 6 fois.

Le lendemain, Marie est repartie en sautant par la fenêtre à l’arrière de la maison à 1,30m du sol. Curieuse façon de quitter une maison, non ?

« Le choc qu’elle éprouva aurait bien pu provoquer chez elle un dérangement quelconque »

Surtout si l’enfant « n’est pas bien accroché ».

Marie rentre avec de la poudre à prendre avec de l’eau et doit faire, en arrivant, un bain de pieds très chaud.

Un accouchement

Les parents de Marie ne sont pas au courant. Quand Marie est malade quelques jours plus tard, on s’inquiète. Elle doit souffrir de coliques. Et puis on appelle la voisine. Finalement, c’est un fœtus de la taille d’une grenouille dont accouche Marie. Il est déposé dans un placard avant d’être enterré le lendemain entouré d’un linge dans le jardin par sa grand-mère. Il ne sera pas retrouvé par les gendarmes.

En fuite

Les gendarmes sont vite avertis. Ils interrogent Marie, mais elle est trop fatiguée pour être arrêtée. Du moins, dans un premier temps, car elle ira en prison avec sa chemise ensanglantée.

Le domicile de la sage-femme est fouillé, la poudre est saisie. La Ramonde doit être emmenée dans la chambre de sûreté, mais elle échappe à la vigilance des gendarmes. On la retrouve dans une grotte dans un autre département, cachée et nourrie par son gendre.

Car la Ramonde n’en est pas à son coup d’essai. Elle a déjà été condamnée à 10 ans de travaux forcés pour les mêmes faits. Sur Zélie. Deux fois enceinte. Deux consultations. Une fois pour 400 francs (payés par toute la famille) puis pour 11 francs…

Une femme au service des femmes ?

Combien de femmes a-t-elle avorté dans sa carrière ? La Ramonde ne le sait probablement pas. Et les condamnations ne sont pas le reflet de son activité de « faiseuse d’anges. »

Est-elle indigne ? Elle est diplômée comme sage-femme depuis 1850. C’est dire si elle connait son métier. Et puis l’académie de médecine lui a remis une médaille d’argent pour son travail sur la vaccine en 1887.

Alors, c’est probablement une sage femme « ordinaire » qui a aidé ses congénères.

Ne pas juger

«Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement» Simone Weil

Nos ancêtres n’ont pas eu l’accès aux moyens contraceptifs actuels. On ne doit donc pas juger de leurs actes.

Imaginez que le pharmacien vous propose une « petite dose de Safran de Mars» en cas de grossesse non désirée… Ridicule ? Inutile ? D’un autre temps…

L’avortement n’est autorisé qu’à partir de 1975. Avant, c’était un crime.

L’impact en généalogie

Un fœtus n’a pas de reconnaissance au terme de l’état civil…. sauf dans des cas récemment définis (âge du fœtus, poids, etc). Donc vous ne trouverez pas d’acte d’état civil les concernant.

Si vos ancêtres ont avorté, vous devez vous reporter aux condamnations des cours d’assises. Attention, n’utilisez pas uniquement les répertoires des condamnés car Marie, elle, a été acquittée et n’apparait pas dans le « répertoire 600 » de l’Aveyron.

© 2021 Généalanille

Print Friendly, PDF & Email