FĂ©v 122016
 

En 1900, LĂ©on Saurel, mineur au hameau de Combes Ă  Aubin (Aveyron) s’est inventĂ© des enfants pour ne pas faire une pĂ©riode d’exercices militaires Ă  Nice. DĂ©couvrez l’histoire de ce mensonge.

28 jours d’exercices militaires

Léon Saurel est très contrarié en cet été 1900. Il vient de recevoir une lettre lui indiquant qu’il doit faire une période d’exercices militaires au bataillon d’artillerie à pied stationné à Nice du 2 au 28 octobre. 28 jours sans salaire alors qu’il a déjà du mal à joindre les deux bouts avec ses 2,5 francs par jour.

Alors qu’il croise Marie Philibert Marnières, gendarme de la ville, il l’interpelle et lui demande comment éviter cette contrainte et précise qu’il est chargé de famille avec ses 4 enfants. Le gendarme lui répond « ce n’est pas nous que ça regarde » et le renvoie vers la mairie pour demander une dispense.

Mairie d'Aubin

Le secrétaire de mairie se laisse attendrir

Léon Saurel part à la mairie le 2 septembre au petit matin. François Marty, secrétaire de mairie le renseigne sur sa demande de dispense et lui précise qu’il doit fournir les actes de naissance de ses 4 enfants et des certificats de vie. Léon Saurel rétorque qu’un des enfants est déjà mort et que les autres ne sont pas nés dans la commune.

Le secrétaire de mairie se laisse attendrir et lui donne un certificat 5bis en blanc à faire signer par trois pères de famille de la commune ayant un fils sous les drapeaux.

 

Les trois pères de famille

Ne sachant pas à qui s’adresser, Léon Saurel interroge de jeunes gens dans la rue qui ne tardent pas à lui donner trois noms de personnes pouvant signer le document.

  1. Jean Antoine Augustin Debord habite à côté de la mairie, il a l’habitude de ce genre de demande, c’est même au moins la 300ème personne qui lui demande de signer ce type de certificat, ce qu’il fait sans rechigner.
  2. Jean Antoine Gladin est négociant au bourg d’Aubin. Il signe lui aussi le certificat que lui présente non pas Mr Saurel mais sa femme. Il n’a pas de fils sous les drapeaux, mais un beau fils, Marius Calmels. Il fait donc un faux en écriture mais semble être de bonne foi.
  3. Le troisième père est en fait une mère ! Mme Rous nĂ©e Pauline Bergon habite Ă©galement au bourg et signe le document comme elle l’a dĂ©jĂ  fait pour d’autres personnes. Ordinairement elle signe les papiers avec « veuve Rous », mais quand les gens insistent, elle ne signe que Rous. Elle aussi fait donc un faux en Ă©criture car les femmes ne sont pas autorisĂ©es Ă  effectuer ce genre de dĂ©marche.

Signatures

L’avis du maire

Une fois les 3 signatures réunies, Léon Saurel retourne à la mairie avec son certificat blanc et dicte au secrétaire les éléments manquants : ses enfants, son père à charge et ses beaux pères qu’il soutient financièrement.

Il précise les dates et lieux de naissance de Mr Saurel et les noms des témoins : Rous Julien (mort depuis 3 ans), Gladin Antoine et Debord Auguste.

personnes Ă  charge

Le maire passe dans la matinée et signe le document qu’on lui présente sans trop regarder (vous pensez bien, avec plus de 9700 habitants) et d’ailleurs il ne connaît pas ce Mr Saurel qui habite un hameau à 2km du centre de la ville. Il fait donc lui aussi un faux en écriture.

Il appose sa signature deux fois : une fois pour la certification véritable des éléments du document et une fois pour l’avis favorable du conseil municipal daté du 8 juillet 1905.

Conseil

Pourquoi un conseil municipal antidaté ?

Nous sommes le 2 septembre quand Léon Saurel fait sa demande de dispense mais celle-ci est acceptée le 8 juillet… par anticipation ! Le secrétaire de mairie interrogé expliquera que pour faciliter les demandes de dispense, il a été convenu que la délibération de juillet 1900 serait utilisée pendant tout l’été en attendant la session de conseil municipal prévue dans le mois de septembre.

Mr Henri Descrozailles, maire de la commune, est au-dessus de tous soupçons. Il est notaire et chevalier de la légion d’honneur.

 

La demande est prĂŞte Ă  partir

Sur les conseils du secrétaire de mairie, Mr Saurel revient en fin de matinée à la mairie et récupère son certificat rempli et signé. Comme il est illettré, le secrétaire de mairie écrit la lettre de dispense, la date du lundi 3 septembre 1900 et c’est Mr Saurel qui la dépose lui-même dans la boite aux lettres de la gare pour un départ au prochain train.

Lettre-commandant

L’enquête des gendarmes

Le 8 septembre 1900, les gendarmes Xavier Brès et Marie Philibert Marnières se rendent au domicile de Mr Saurel pour une petite enquête suite à sa demande de dispense. Mme Saurel est absente. Bien que boiteuse, elle est partie rendre visite à ses parents.

Interrogé sur sa situation de famille, Léon Saurel déclare avoir 3 enfants de 8 ans, 6 ans et 3 ans et les désigne même dans un groupe d’enfants qui jouent devant sa porte.

Enfants

Les renseignements sont conformes à la déclaration, les gendarmes ne vérifient rien de plus et ne demandent pas à voir le livret de famille.

En repartant, ils croisent plusieurs voisins qui sont tous unanimes : Mr Saurel a beaucoup de peine à élever sa famille.

Dispense accordée et dénonciation

Le 21 septembre 1900, le général Pezeu commandant les subdivisions de Mende et Rodez accorde une dispense à Léon Saurel (réserviste de la classe 1886 appelé à faire une période de 28 jours du 2 au 28 octobre au bataillon d’artillerie à pied stationné à Nice) à la vue des documents fournis.

Mr Saurel est soulagĂ© mais ce n’est que pour une courte pĂ©riode car le 14 octobre il est dĂ©noncĂ© avec une lettre anonyme par un habitant du village, un « territorial » qui indique que Mr Saurel n’a pas d’enfants.

Lettre-anonyme

Fureur, indignation et contre-enquĂŞte

Le commandant est furieux : Saurel va être convoqué immédiatement pour les exercices militaires et en plus il fera 8 jours de prison en punition !

Dans Aubin, les différents protagonistes s’indignent, ils se sont fait avoir par Mr Saurel qui se disait nécessiteux et personne ne se doutait que les enfants n’étaient pas les siens.

Une contre-enquête est menée par les mêmes gendarmes (qui prendront un blâme sévère pour ne pas avoir demandé le livret de famille) et il s’avère que Léon Saurel n’a pas d’enfants.

Né le 3 mars 1866 à Auvin de Pierre Jean Saurel et de Germaine Boucher, il se marie le 12 février 1892 avec Marie Rose Galan née à St Projet (82).

Le couple n’a pas d’enfant mais depuis 3 ans environ, il a à sa charge les enfants Malignon, fils de la sœur de Mr Saurel qui a été abandonnée par son mari. Depuis peu, cette femme a repris son fils cadet et Henri, l’ainé, reste chez les Saurel. Le troisième semble être décédé.

Recensements

Recensements 1901

Faux en Ă©criture et usage de faux

Au procès qui a lieu en 1901, c’est toute la chaine de faux en écriture qui est dévoilée : le certificat laissé en blanc, les témoins qui n’avaient pas le droit de signer, la signature du maire à la volée, la date rétroactive du conseil municipal, l’enquête légère des gendarmes.

Tous les acteurs semblent s’être fait avoir par la misère du pauvre Léon Saurel et sont donc acquittés malgré les accusations de faux en écriture.

Léon Saurel est lui aussi acquitté le 26 mars 1901 après avoir fait sa période d’exercices et sa punition. Sa situation personnelle aura finalement convaincu le jury d’assises.

Sources:4E12/27-AD12, 1R284-AD12, 1R756-AD12, 6M108-AD12, 2U605-AD12

© 2016 Généalanille

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