Le transfert des poilus défunts de Saône et Loire vers leurs communes

 Blog, Guerre 14-18, Histoire locale, Poilus, SaĂ´ne et Loire  Commentaires fermĂ©s sur Le transfert des poilus dĂ©funts de SaĂ´ne et Loire vers leurs communes
Avr 232014
 

Le rapatriement des corps du front interdit puis organisé.

Dès les débuts des combats, les familles ont fait des demandes pour exhumer et rapatrier les corps des soldats morts pour la France dans leurs cimetières d’origine. En novembre 1914, le transfert de corps a été officiellement interdit dans la zone des armées sauf pour des causes sanitaires manifestes (corps à proximité d’habitations, ou de sources d’eau). Cette mesure visait non seulement des raisons d’égalités entre les familles (le cout de rapatriement étant à leur charge), mais aussi pour des raisons de guerre (éviter des civils dans les zones militaires), des raisons matérielles (les wagons, les hommes et les outils devaient rester à disposition des militaires « vivants »), et enfin des risques pour la population (problème d’hygiène à transférer des corps dans des états plus ou moins décomposés.)

En 1919, un projet de loi propose d’interdire le transport des soldats défunts jusqu’au 1er janvier 1922 pour laisser au ministère de la guerre le temps de créer des cimetières militaires dignes de ce nom et pour limiter les dépenses de transport en cette période de crise. En juin 1919, seules les exhumations pour regroupement de tombes sont autorisées, ce qui provoque des cas de transports clandestins de corps.

En 1920 des budgets sont débloqués à cette cause, la loi de finances du 31 juillet 1920 prévoit que le transport des corps des militaires peut être fait aux frais de l’état à partir du 1er décembre 1920. Des formulaires sont mis à disposition des familles pour celles qui souhaitent récupérer leurs défunts, sous réserve d’en faire la demande avant le 2 janvier 1921. Ce délai sera finalement reporté au 15 février 1921.
Certaines familles, trouvant le délai trop long vont remplir une demande, puis annuler cette demande et utiliser les services de pompes funèbres privées, payant à leurs frais le retour de leurs défunts (cas du soldat Raget)

Les gares régulatrices

L’exhumation est faite zone par zone et cimetière par cimetière et les corps sont acheminés des gares de chargement jusqu’aux gares régulatrices.
Au niveau national, quatre gares régulatrices sont mises en place pour organiser des convois cohérents en terme de zones géographiques de retour des cercueils. Pour la Saône et Loire, les gares de Creil, Brienne le Château et Marseille (pour les corps de l’armée d’Orient) seront les plus utilisées. Celle de Sarrebourg (des corps rapatriés d’Allemagne) n’enverra qu’un seul convoi avant fin 1923.

Les gares régulatrices constituent des convois de train funéraires qui sont redirigés par les gares régionales (pour la Saône et Loire il s’agit de la gare de Dijon) puis répartis vers les gares départementales (pour la Saône et Loire, c’est la gare de Chagny qui assure ce rôle).

En parallèle, l’inspecteur régional de la gare régulatrice envoie un télégramme au préfet du département avec la liste des communes concernées, la date, lieu et composition du convoi puis confirme par lettre avec le détail des défunts et des adresses des familles.
La composition complète du convoi n’est pas toujours précisée mais elle s’élève par exemple à 26 wagons et 1008 corps en aout 1922, parmi eux 5 wagons seront destinés à la Saône et Loire.

Les convois Ă  destination de Chagny

49 convois sont arrivés à Chagny entre le 21 mars 1921 et le 19 septembre 1923. Les cercueils de soldats ont cependant été reçus jusqu’en octobre 1927, mais de manière moins régulière et par train « ordinaire. »
Le premier convoi est arrivé le 21 mars 1921 en provenance de Creil. Il comportait 7 wagons contenant 192 corps à répartir dans 132 communes.
Le convoi contenant le plus de corps a été le N°6 du 24 juin 1921 en provenance de Brienne le Château avec 8 wagons et 332 cercueils.
Sur l’année 1921, aucun convoi n’est arrivé à Chagny entre fin juillet et novembre de cette année.

85% des communes du département ont fait transférer au moins un corps. Certains cantons ont plusieurs de leurs communes sans transfert au frais de l’état.

Année Nombre de convois Nombre de corps
1921 14 1543
1922 24 1686
1923 11 143
1924 8
1925 1
1926 50
1927 2

Quelques soucis sur les premiers convois

Erreur de département: de mars à juin 1921, les convois contiennent des corps à destination d’autres départements, soit parce qu’ils sont limitrophes (Ain, Allier) soit par erreur. Le préfet doit alors prévenir ses homologues.
En trop ou pas assez: en mai 1921, le convoi N°4 ne contient pas le même nombre de cercueils que la liste l’annonçait, de plus, un corps non prévu a été reçu.
Des cercueils en mauvais état: en juin 1921, le convoi N°5 venant de Creil est annoncé comme étant de meilleur état que les précédents, car un seul cercueil coulait (soldat Chibert). Le même mois, un cercueil est resté en gare régulatrice (soldat Château) « car il coulait, il repartira d’ici 10 jours ». La gare les conserve afin de faire créer des enveloppes de bois qui les contient intégralement ce qui permet aux familles de les retrouver dans l’état où elles les ont vu si elles ont assisté à l’exhumation. Par exemple, la famille Château a assisté à l’exhumation à Commercy et a fait placer le corps dans un cercueil qu’elle a fourni elle-même. La plupart des familles n’assiste pas à l’exhumation et les corps ou les restes sont mis dans un cercueil en chêne fourni par l’état.
Deux cercueils pour le même poilu: en juillet 1921, la famille Monneret du Rousset a demandé le retour du corps de leur fils poilu enterré à Commercy. Dans le convoi du 24 juin sont arrivés deux cercueils portant le même nom, l’un à destination de la gare de La Guiche issu du 29ème RI expédié de Marbotte (55) et l’autre à la gare du Rousset issu du 29ème RI. La famille a estimé que c’était le corps arrivé au Rousset qui contenait leur fils, mais comme le deuxième corps ne pouvait être réexpédié les deux cercueils ont été enterrés dans le village lors d’une cérémonie rassemblant de nombreux habitants.
Le 31 aout, le corps arrivé à la Guiche est finalement déterré et renvoyé le lendemain à Commercy. Les frais de ce retour (315 francs) seront payés sur les crédits ordinaires. Après enquête, l’erreur venait du père qui avait noté Cimetière de Marbotte commune de Commercy, alors que Marbotte est à proximité de St Mihiel.
Pas la bonne gare: sur les convois suivants, mis à part à la réception d’un deuxième corps d’Adrien Raget en juin 1922 alors qu’il avait été inhumé en janvier 1921, on peut lire dans le dossier une seule autre erreur en janvier 1923 pour le corps Pierre Desbrosses qui a été expédié à Autun au lieu de Grury.

Le rĂ©seau ferrĂ© de SaĂ´ne et Loire qui permet d’acheminer les corps jusqu’aux gares les plus proches des communes.

Les transferts vers les gares communales

Le préfet écrit aux maires des communes concernées quelques jours avant l’arrivée du convoi pour les informer de la liste des cercueils de « militaires morts pour la France et ramenés du front » afin de leur permettre d’avertir les familles concernées. Au début, il est demandé à chaque commune concernée d’envoyer un représentant à Chagny, cette démarche est supprimée assez rapidement et l’organisation mise en place permet de décharger le wagon en présence d’un commissaire spécial de police à Chalon sur Saône.
Les cercueils sont réexpédiés le lendemain par train de marchandises ce qui peut fixer une arrivée finale jusqu’à deux jours après le convoi.
Si les familles doivent récupérer les cercueils directement à Chagny pour les emmener en voiture, elles doivent au dépôt mortuaire (électrifié en avril 1921) le lendemain matin du convoi avec la lettre du maire ou une pièce justificative de celui-ci.
Les communes de réexpéditions ont été désignées dans le formulaire retourné avant février 1921, il arrive donc que les familles choisissent de changer la gare de destination (Mont St Vincent au lieu de Montceau les Mines pour Mme veuve Brot demeurant à Gourdon, St Marcel au lieu de Chalon sur Saône pour Mme Coulon-Treffort demeurant à St Christophe en Bresse, Lournand au lieu de Cluny pour la famille Pierre, Simandre au lieu de Cuisery pour la famille Jaillet) ou que l’adresse de la famille ne soit pas la bonne (Montceau les Mines et pas Sanvignes pour la famille de Jean Chavet).
Certaines gares peuvent êtres dans d’autres départements, par exemple la gare de Luzy dans la Nièvre pour un défunt de Marly sous Issy.

Des gares communales au cimetière.

La loi du 3 juin 1921 parue au JO du 4 juin 1921 oblige les communes aux tarifs suivants

Communes rurales dont la population agglomérée est inférieure ou égale à 1000 habitants.

Droit de manutention à la gare et au cimetière 1 corps 10 francs, par corps en plus 3 francs
Transport de la gare au cimetière pour 1 corps 3fr par km, Par corps supplémentaire plus 1 fr. Minimum 10 fr
RĂ©inhumation creusement et comblement de la fosse 15 francs

Pour les villes de moins de 50000 habitants

Droits de manutention 15 francs par corps
Transport de la gare au cimetière pour 1 corps 6fr par km, Par corps supplémentaire plus 2 f. Minimum 25 fr
RĂ©inhumation creusement et comblement de la fosse 15 francs

Une fois arrivée dans sa commune d’origine, le corps est conservé soit au domicile de la famille soit dans des lieux appartenant à la commune en attendant la cérémonie funèbre.
Celle du soldat Mathely devra être reportée en 1923 suite au retard de 2 jours du train funéraire.
Selon les communes, les corps seront enterrés dans des emplacements choisis par la famille ou dans un « carré » du cimetière réservé par la mairie.

Sources: Projet de loi, Juin 1919, 31 juillet 1920, prolongation, M1710-AD71, M1713-AD71, ruedupetittrain.free.fr

© 2014 Généalanille

Print Friendly

Le poilu exhumé n’est pas le bon

 Blog, Guerre 14-18, Histoire de famille, Poilus, SaĂ´ne et Loire  Commentaires fermĂ©s sur Le poilu exhumĂ© n’est pas le bon
Avr 092014
 

Une première exhumation

Adrien Raget est né le 13 octobre 1895 à Lyon (69).
Recruté à Chalon sur Saône, il participe à la guerre 1914-1918 et meurt au combat le 28 avril 1916 à Bonzée (55) à proximité de Verdun.
Ses parents, demeurant à Montceau les Mines, ont fait parvenir à ses camarades, lors de la première inhumation, une plaque émaillée mentionnant ses nom prénom et régiment.
La guerre terminée, les parents font une première demande d’exhumation aux frais de l’état afin de récupérer le corps. Trouvant la démarche trop longue, les parents font une demande d’exhumation à leurs frais quelques jours plus tard et récupèrent le 4 janvier 1921 le corps de leur fils, ramené en automobile, qui est ré inhumé le 9 janvier 1921 à Montceau les Mines.
Sauf que la croix de la tombe N°380 n’est pas détruite et le nom d’Adrien Raget n’est pas rayé des listes par les employés du secteur…

Un deuxième corps de leur fils

Le 1er mai 1922, une liste de corps est collationnée pour leur retour à titre gratuit. Le contrôleur du service en présence de l’abbé Trépier, curé des Eparges fait ouvrir la tombe 380 où se trouve un corps qui est présumé celui du soldat Raget.
Le 13 mai 1922, les maires sont prévenus de l’arrivée d’un convoi et communiquent aux familles. Mr et Mme Raget sont informés que le corps de leur fils Adrien va arriver en gare de Chagny le 18 mai. A prime abord, ils ne tiennent pas compte de ce courrier puis informent le maire le 16 mai qu’ils ont déjà un corps.
L’information est relayée entre le maire de Montceau, le préfet et le ministre des pensions et le corps arrivé le 18 mai 1922 est stocké à la morgue de Chagny.
Mme Raget, inquiète, demande de laisser venir ce nouveau cercueil car le premier ne contenait aucune des reliques que la famille avait fait insérer dans la bière primitive.

D’autres familles réclament le corps

Le 2 juin 1922, la famille Ailhaud de Marseille, ayant eu vent de l’affaire, réclame le corps comme le sien. Faisant douter le préfet sur l’utilité de faire ouvrir le cercueil pouvant contenir un coussin de la famille Ailhaud, l’affaire est finalement rejetée car Mr Ailhaud a été enterré à Pantin très éloigné de la sépulture de la Meuse.
Le 6 juin 1922, Mme Roncin d’Orléans pense qu’on a retrouvé le corps de son mari et écrit la lettre suivante au préfet :
« Ayant lu dans un journal de la localité qu’un cercueil contenant les reste d’un soldat ramené du front est depuis 15 jours en souffrance à Montceau les mines, je vous serais très reconnaissante de vouloir bien me donner quelques renseignements à ce sujet car je suis moi-même très inquiète au sujet des restes de mon mari exhumé depuis plus de 6 semaines et impossible de savoir quelle direction le cercueil a pris. Voici le nom écrit sur la plaque et le numéro marqué sur le cercueil Roncin Paul 21 inflt colonial Orléans N°519. «

Un cercueil ouvert

Le 10 juin 1922, le cercueil est ouvert en présence de Mr Aucaigne commissaire spécial de police à Chalon, Mme Raget, un de ses fils, le maire de Chagny et le secrétaire de Mairie.
Les recherches dans le cercueil qui ne contient que des ossements et de la sciure de bois porte sur
– la mĂ©daille d’identitĂ© du miliaire
– une petite bouteille contenant un papier qu’un camarade d’Adrien Raget avait insĂ©rĂ© dans la bière primitive.
Ces éléments n’ayant pu être trouvés, et la cause du décès (une balle au-dessus de l’oreille droite) n’ayant pu départager les deux corps, le commissaire utilise une photo que Mme Raget a apporté de son fils Sur celle-ci on peut voir qu’Adrien Raget était un brachycéphale très accentué alors que le crâne était celui d’un dolichocépale. Le nouveau corps n’est pas le bon!!!
Mme Raget, pas forcément rassurée, paye les frais d’ouverture et de fermeture du cercueil.

 

Une enquête complémentaire

Le ministre des pensions et de la guerre mène son enquête. Il est impossible de savoir d’où vient ce corps car l’ancien personnel du secteur est dispersé mais il est possible qu’il s’agisse du regroupement de tombes isolées fait en janvier 1922 dans le secteur de Dieue sur Meuse. Comme la croix n’a pas été détruite, le corps inconnu portait le N°380.
Le corps sera finalement renvoyé à la gare de triage de Brienne le Château.

Sources: M1710-AD71, Larousse, sga

Lettres d’un poilu

 Blog, Guerre 14-18, Histoire de famille, Poilus, SaĂ´ne et Loire  Commentaires fermĂ©s sur Lettres d’un poilu
Mar 252014
 

La classe 1913 déjà sous les drapeaux

Jean est né en 1893. Il est donc de la classe 1913. Selon la loi du 7 août 1913, il est incorporé sous les drapeaux en novembre de cette même année.

Une correspondance avant le départ

En février 1914, il écrit à son oncle et sa tante résidant dans un village de Saône et Loire. Cette correspondance se poursuivra jusqu’à sa mort en juin 1918.
Au dĂ©but hĂ©sitante, son Ă©criture s’affinera et prendra en assurance au fil du temps. Jean Ă©crit sur du papier Ă  lettres mais aussi sur les cartes postales de correspondance militaire.

En octobre 1914, il se trouve dans sa caserne d’affectation et attend son départ pour le front. Ses collègues sont vaccinés contre la fièvre typhoïde. Comme il l’a déjà été au mois de mai, il n’est pas revacciné, ce qui l’arrange car « il fait assez mal : ils font 4 injections derrière l’épaule à 8 jours d’intervalle. »

Dans les tranchées

En novembre 1914, Jean est sur le front avec le froid. Son oncle lui demande son avis sur la situation et a dĂ» la comparer Ă  la guerre de 1870.

« Il ne fait pas chaud aujourd’hui. Il a gelé. Nous n’avons pas eu trop chaud dans les tranchées. »
« Qu’est-ce que vous voulez que j’en pense, je crois que ce n’est pas encore fini et sans doute il en a encore pour longtemps et il ne faut pas comparer 1870 à aujourd’hui. Et les Allemands sont encore très avancés chez nous. Ils veulent Calais à tout prix, mais il faut pouvoir.
Comme il fait froid, les nuits j’ai mal aux dents et je ne peux pas les faire arracher. »

En décembre, le temps s’est dégradé, les maladies se propagent et le canon gronde. Noël est passé dans les tranchées.

« Pour le moment il y a beaucoup de malades qui entrent à l’hôpital. Je vais vous dire que la fièvre typhoïde commence à entrer dans les rangs de notre armée. » « Le canon n’a pas cessé de gronder pendant toute la journée. Ça devait se trouver où que nous étions avant de venir ici sur les hauts de Meuse. »

En janvier, Jean va bien mais il se méfie de tout.

« Il court des bruits que nous partirons sous peu aux avants postes, mais je pense quand nous irons nous le saurons pas longtemps rapport aux espions. Il est difficile de circuler dans la zone des armées mais il y en a toujours qui y circulent et qui nous espionnent. »

En fĂ©vrier, il Ă©voque la nourriture, et le pain allemand. Par ailleurs, il est tĂ©moin de l’exode des populations civiles.

« Nous sommes aux tranchées depuis hier au même emplacement que l’autre fois. »
« Il pleut ces jours là, il tombe même de la neige. Nous sommes mieux nourris et n’a rien à comparaitre à côté du pain des allemands. J’en ai mangé au mois de septembre au moment qu’ils avaient reculé et il était aussi noir que la cheminée, il était amer. »
« Nous avons été 10 jours en caserne à Commercy pour nous faire vacciner contre la typhoïde. » « La ville est bien approvisionnée et les gens de la ville ne mangent pas du pain de seigle. Ceux qui sont malheureux ce sont les évacués des pays envahis par les allemands et qui sont venus se réfugier chez nous. Ils venaient chercher à manger aux casernes. Ils n’ont même pas eu le temps d’emporter des effets pour s’habiller. »

En mars, le soleil est « épatant » mais les conditions ne sont pas très bonnes.

« Voilà 7 mois qu’ils couchent des soldats sur la même paille sur les fenils. Je vous promets que les poux ne manquent pas et que ce n’est pas difficile d’en attraper. »

En avril et mai, les combats font rage tant sur terre que dans le ciel. Les nouvelles des anciens voisins ou copains ne sont pas toujours bonnes. La guerre semble sans fin.

« Il fait beau pour le moment mais frais les matins. Les aéros volent constamment et nous nous cachons quand nous en apercevons un. »
« Le canon gronde sans cesse par ici et ce n’est pas encore fini.
« François est probablement prisonnier. »
« Nous sommes au repos maintenant et nous avons été 48 heures sans rien avoir à manger ni à boire, c’est long à attendre si longtemps surtout dans une chaleur pareille. »
« Quand pourrons nous dire que la guerre est finie. Voilà déjà longtemps que ça dure sans avoir d’autre idée de s’arrêter. Rien ne nous prouve que la fin est proche. »

En juin, la réception d’un colis réjouit le poilu et il tente de se reposer.

« Je suis dans un ravin où l’on peut se reposer 2 ou 3 jours. Nous sommes à l’ombre. »
« Je ne peux vous en mettre davantage, il nous est défendu de mettre des détails. Dans les tranchées, ça n’y sent pas beaucoup mais nous faisons tout ce que nous pouvons pour empêcher de sentir mauvais. »
« Espérons qu’un jour nous aurons le bonheur de nous revoir tous réunis et vivre dans de meilleurs jours. Que Dieu le veuille ! »

Blessé, il est soigné par les sœurs dans l’Isère


Le 16 juin, Jean est rapatrié à l’arrière suite à ses blessures.

« Je pense que vous devez savoir que je ne suis plus au front. J’ai été blessé légèrement le 16 sans doute que c’est cette blessure qui m’a fait déclarer les rhumatismes. Pour le moment, je ne peux pas marcher et je ressens les douleurs aussi bien dans les épaules que dans les jambes.
C’était immanquable de ne rien attraper avec l’hiver qu’il y a fait et coucher presque la moitié du temps dehors, certains moments nous n’avions pas chaud.
Ce n’est plus la même chose qu’au bois d’Ailly, je trouve que j’y ai été assez longtemps et demande pas à y retourner. »

En juillet, il tente de rassurer sa famille et s’inquiète pour les rĂ©coltes. Ses lettres portent le tampon de l’hopital.

« Deux mots pour vous dire que je vais mieux. Ma blessure n’est presque plus rien à part les rhumatismes qui me tiennent toujours. Je serais encore trop tôt guéri. Je ne tiens guère à retourner voir les boches. Je les ai assez vu comme ça. »
« Nous sommes environ 140 et il y a déjà beaucoup. C’est presque la même vie qu’à la caserne. Tous les soirs c’est un chahut à n’en pas finir. »
« Nous sommes dans un beau pays. Plus beau que celui de la Meuse, nous n’entendons pas le canon d’ici. On peut être tranquille. »
« Il fait mauvais temps. Voilà quelques temps qu’il ne fait que tomber de la pluie tous les jours. Que vont devenir les récoltes, il n’y a personne pour les ramasser. »

Sorti de l’hôpital il doit repartir au front.

Il quitte les sœurs au mois de juillet.
« Je sors de l’hopital vendredi. Nous partons beaucoup vendredi, il est probable que nous ne serons pas longtemps sans être remplacés. Nous sommes bien soignés, ce sont des religieuses qui soignent les blessés. »

Après quelques jours en permission, il attend son départ pour le front dans sa caserne d’affectation.
« Je ne sais pas le temps que je resterai au dépôt. Il doit en partir bientôt pour renforcer d’autres régiments .
« Nous passons la visite mercredi savoir si je ne serais pas à la 1ère catégorie. »

En décembre 1915, il est toujours à la caserne. Aucune lettre n’est conservée pour toute l’année 1916 à part au mois de juin une carte postale stipulant que sa santé est « excellente.»

Des nouvelles conditions de vie

En janvier 1917, Jean suit de nouveaux cours.
« Je suis toujours à un cours d’instruction. C’est pour apprendre à faire sauter les rochers. C’est assez intéressant, plus que n’importe quel engin de guerre car après la guerre je n’aurais pas besoin de canon ni de mitrailleuses. »

Sa dernière lettre conservée date de décembre 1917 et fait état d’une autre forme de guerre.
« Nous ne pouvons voyager que les nuits et ce n’est guère amusant avec des nuits aussi obscures que pour le moment et avec ce terrain aussi bouleversé que celui-ci et il n’y a pas à dire qu’il n’y a pas moyen d’y voir, il faut marcher quand même. On ramasse quelques bûches ce sont les avantages du métier.
Je dors la journée et la nuit je veille en attendant les boches, s’ils avaient quelquefois l’idée de nous rendre visite mais il est préférable pour nous qu’ils restent chez eux. «
« Nous sommes dans un abri où nous ne pouvons pas y faire du feu aussi bien la nuit que le jour ; la nuit la lueur parait et le jour ce serait la fumée et pour être tranquilles nous nous abstenons d’en faire. Il faut s’habituer à tout dans cette vie, heureusement que nous n’y avons pas froid et nous fermons bien les entrées avec une toile mais il faut constamment de la lumière. Nous sortirons d’ici aussi blancs que de la neige. On ne voit pas le soleil puisque le jour on ne peut pas sortir à moins qu’il y aie des brouillards. Ce n’est pas toujours intéressant la guerre et même jamais. Que de maux ne nous donnent-elles pas ! Et dire que ce n’est pas encore la fin. Mais j’espère quand même qu’elle n’est pas aussi éloignée qu’on le suppose car du train que vont les affaires je ne puis m’exprimer d’avantage. Vous devez comprendre ce que je veux dire et il ne faut pas être licencié pour y voir clair. »

Jean décède en juin 1918. Il avait 25 ans.

Sources: collection personnelle
© 2014 Généalanille

Print Friendly

error: Content is protected !!